Le bon sens d'un paysan

Quand André Pochon s’installe dans sa ferme en 1955, des agronomes viennent expliquer aux éleveurs bretons les bienfaits de la prairie pour nourrir leurs vaches. Une méthode productive mais coûteuse en engrais azotés à laquelle André Pochon apportera une amélioration conséquente : la prairie à base de trèfle blanc.

Cette plante a la particularité de capter l’azote de l’air. De fait, l’apport en engrais azotés n’est plus nécessaire et donc il n’y a plus de pollution des nappes phréatiques. Économe et écologique, la « méthode Pochon » sombre malheureusement dans l’oubli avec l’arrivée, à la fin des années 60, d’un nouveau système fourrager basé sur le maïs et l’importation de soja. Tous s’y mettent, même Pochon. Mais quand il réalise l’erreur dans laquelle s’engouffrent tous les paysans, l’agriculteur éclairé revient à sa prairie de trèfle et fonde le Cedapa (Centre d’Etude pour un Développement Agricole Plus Autonome). Il initie ainsi un mouvement reconnu aujourd’hui scientifiquement qui ne cesse de faire tache d’huile et compte 3000 éleveurs dans l’Ouest de la France.

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Questions à André Pochon

 
 

Dirigeants Durables : Pourquoi a-t-on abandonné une méthode efficace, rentable et peu polluante pour l’agriculture intensive qu’on connaît encore aujourd’hui ?

André Pochon : A mon avis, il y a trois explications. Premièrement, la nouvelle génération passée par les écoles d’agriculture a appris autre chose. Deuxièmement, le système de coopératives se développe et avec l’industrialisation de l’agriculture, cet agrobusiness en place, les industriels parcourent les campagnes pour vendre engrais, pesticides, aliments, matériels... Or, notre système basé sur l’herbe est autonome, nous n’avons besoin de rien ou presque mais une pression commerciale s’installe quand même. Troisièmement, tout ça ne serait pas allé bien loin s’il n’y avait pas eu la Politique Agricole Commune. Jusque-là, notre travail dépendait du marché, mais désormais les prix sont garantis par Bruxelles. Cette politique change complètement la donne. Nous pouvons ainsi produire viande et lait avec la garantie d’être payés au prix fort en alimentant nos animaux avec du soja importé au prix mondial. C’est la voie ouverte à l’industrialisation de l’élevage et la spécialisation des exploitations.

Vous-même, vous avez abandonné votre prairie de trèfle blanc quelque temps…

J’ai résisté deux ans. Même ma propre mère, à 72 ans, était obnubilée par le maïs. J’ai labouré mes belles prairies le jour où elle m’a demandé : « Pourquoi toi, Dédé Pochon, paysan qui aime tant le progrès, ne fais-tu pas du maïs comme les autres ? » Le maïs m’a coûté horriblement cher. Alors que notre herbe constitue un aliment complet, le maïs doit se rééquilibrer avec du soja, acheté aux Etats-Unis. Une année sur deux, nous étions déclarés sinistrés. Les subventions de l’Etat tombaient et nous continuions.

Comment vous êtes-vous sorti de ce cercle vicieux ?

J’ai repris mon bon sens, je suis revenu à mes praires de trèfle blanc et j’ai poussé un coup de gueule dans tout le département. Dans la foulée, avec huit amis agriculteurs, nous avons fondé le Cedapa. C'était en 1982. Nous faisions le pari de produire autant en dépensant moins. Ça a été une réussite. Aujourd’hui, le Cedapa Côtes-d’Armor regroupe dix salariés ingénieurs et 450 adhérents.

Votre crédibilité a été définitivement assise depuis le programme-action « Terre et Eau » mené par l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) ?

Oui. Cette étude a suivi 27 exploitations du Cedapa entre 1993 et 1998. Les chercheurs se sont intéressés aux impacts économiques, environnementaux et aux conditions de travail des agriculteurs. Les résultats sont très clairs : notre méthode permet de travailler moins, dans de meilleures conditions et en gagnant plus, en outre, la pollution est divisée par trois pour l’azote et par 20 pour les pesticides. Le programme-action « Terre et Eau » a d'ailleurs donné lieu à la publication du livre « À la recherche de l’agriculture durable » édité par l'Inra. Depuis, de nombreux centres du type Cedapa ont vu le jour un peu partout en France. Rien que dans l’Ouest, ils représentent 30 associations et plus de 3000 agriculteurs et sont fédérés par le Réseau Agriculture Durable (RAD).

La nouvelle réglementation va-t-elle dans votre sens ?

Oui. Avant, le maïs fourrage était fortement subventionné alors que l’herbe ne l’était pas. Mais la réforme de la PAC en 2003 ne subventionne plus le maïs qu’à hauteur de 25%, et à mon avis, ça ne va pas durer.

Selon vous, que reste-t-il encore à réformer ?

Il y a des mesures immédiates à prendre, en particulier en France. Le système des primes est à revoir complètement. Celui-ci est basé sur celles perçues en 2000-2001-2002, pénalisant les éleveurs à l’herbe puisque, n’ayant point de maïs, ils ne percevaient pas de prime. C’est une distorsion de concurrence intolérable.
Autre chose urgente, c’est la loi sur l’eau. Celle proposée par Dominique Voynet n'a pas eu le temps d'être votée. Mais je souhaite que le nouveau gouvernement la reprenne. Elle proposait de taxer les agriculteurs sur leurs excédents d'azote. C'est simple, efficace et pédagogique.
D’une façon générale, le challenge est de passer du productivisme à la productivité. C'est-à-dire d'un modèle qui brasse beaucoup d’argent mais qui en conserve peu, à un modèle créateur de forte valeur ajoutée. Désormais, les primes de la PAC sont conditionnées au respect de l’environnement et des paysages, au bien-être animal et à la qualité des produits. Nous avons là un moyen extraordinaire pour sortir l’agriculture française et européenne du productivisme !
Malheureusement, les conditionnalités choisies en France ne vont pas bien loin. La volonté politique est freinée par le lobby agricole. Le nouveau gouvernement devra s’imposer s’il veut respecter le Pacte Ecologique de Nicolas Hulot.

Etes-vous optimiste sur l’évolution des politiques agricoles vers le développement durable ?

Oui, je suis contre la sinistrose. On ne changera pas le monde sans y croire. Et puis, nous avons des résultats concrets sur le terrain, les agriculteurs reconvertis gagnent plus qu’avant. La PAC a considérablement évolué avec la réforme de 2003. Ç’en est fini des aides à tout va, sans limite. Et il ne faut pas oublier le mouvement des consommateurs prenant conscience que ce qu’ils mangent peut être empoisonné. Ce sont eux qui tirent la machine économique. Que demain ils boudent la viande de porc sur lisier, les œufs de poules en cage, les produits laitiers de vaches nourries au maïs et au soja et ce type de production disparaîtra. D’ailleurs, j'aimerais qu'il y ait un label pour l'agriculture durable au même titre que pour l’agriculture bio.

Propos recueillis par Caroline Dangléant

 

La méthode Pochon
Le trèfle blanc vit en symbiose avec des bactéries logées dans ses racines qui ont la capacité de fixer l’azote de l’air. Cette légumineuse peut ainsi enrichir le sol en azote organique. Sous cette forme, l’azote n’est pas lessivable, contrairement aux engrais qui fuient jusqu’aux nappes phréatiques dès les premières pluies. La méthode Pochon ne fait qu’exploiter cette particularité naturelle du trèfle blanc. Les bovins n’ont plus qu’à se nourrir dans la prairie. René Dumont aimait à dire que « Les vaches ont une barre de coupe à l’avant et un épandeur à l’arrière. Elles font le travail toutes seules. » André Pochon ajoute qu’« elles le font avec plaisir ! » Une partie du lait produit par les vaches sert de complément azoté à l’alimentation des cochons. Ainsi, tout est lié.

Grâce à sa méthode, André Pochon était devenu le plus gros producteur de lait de sa commune alors qu’il avait « une petite ferme de rien du tout ». A la publication de son livre «La prairie temporaire à base de trèfle blanc » en 1981, l’INRA consacre André Pochon éleveur-chercheur. La « méthode Pochon » est née, elle permet de polluer moins en gagnant plus, bref, du vrai développement durable.

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